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Paroles d'amateurs


« Mon dessin de chevet », proposition d'attribution


Comment expliquer l’attachement que l’on porte à un dessin ? Pour répondre à cette question sans pour autant sombrer dans l’intime, j’ai choisi d'évoquer mon premier achat, une Arrestation de Samson qui cumule à mes yeux plusieurs motifs d’intérêt et de délectation : les aléas stimulants du connoisseurship, un témoignage d’une certaine primauté du dessin, mais aussi des qualités esthétiques objectives.

[1] Attribué ici à Joseph II Cellony, Samson et Dalila, pierre noire, plume et encre noire, lavis brun, rehauts de gouache blanche, 19,5 x 24,5 cm.

Cette feuille [fig. 1] réunit tout à la fois ma première erreur d’attribution par manque d’esprit critique et ma dernière découverte, car tout passionné ne renonce jamais. Il y a de cela des années, j’avais identifié au musée des Beaux-Arts de Nancy, l'œuvre pour laquelle cette étude mise au carreau était préparatoire [fig. 2]. Cet heureux hasard me donnait la satisfaction d’un nom : Charles Monnet (1730-v.1816), condisciple de Fragonard à l’École royale des élèves protégés. Naïvement, je pensais cette attribution muséale et multiséculaire incontestable. Le Samson surpris par les Philistins de Nancy provenait d’une saisie révolutionnaire dans les collections de l’Académie royale, puis d’un envoi de l’État à Nancy en 1803 consécutif à l’arrêté Chaptal du 14 fructidor an IX (1er septembre 1801). La toile non signée au format imposé des concours avait été donnée à Charles Monnet de son vivant par la commission chargée de la formation des musées de la République. La messe semblait dite.

[2] Attribué ici à Joseph II Cellony, anciennement attribué à Charles Monnet, Samson surpris par les Philistins ou capture de Samson, huile sur toile, 113 x 148 cm, Nancy, musée des Beaux-Arts, inv. 247.

Néanmoins des interrogations apparurent tant pour l’esquisse que pour le tableau. D’une part, l'écriture du dessin n’avait pas d’équivalent dans l'œuvre graphique de Monnet. D’autre part, le musée des Beaux-Arts de Nancy notait avec pertinence que l’artiste ne présenta pas de peinture sur le thème de Samson et Dalila lors de ses deux tentatives au concours du Grand Prix en 1752 et 1753. Comment alors expliquer un unicum graphique et un tableau provenant de l’Académie royale de peinture et sculpture mais non documenté dans les archives de cette institution ? Une méprise de la commission était-elle possible ?

En 2001, sans connaître le dessin préparatoire, Clara Gelly-Saldias (a) émettait un doute sur l’attribution du tableau de Nancy, questionnement tranché par Pierre Rosenberg en 2005 qui écrivait sans autre explication : « il est aujourd’hui prouvé que le Samson et Dalila de Nancy n’est pas de Monnet » (b).

Par cette sentence, ma feuille redevenait une énigme et un sujet de curiosité. La lecture d’un bel article de Yohan Rimaud, complétée par quelques notices du même auteur (c) fut pour moi une révélation. L’usage si caractéristique du lavis associé au rehaut de gouache, le déséquilibre des figures, les physionomies féminines, le traitement des visages où la bouche et le nez se rejoignent, tous ces éléments et d’autres encore m’apparurent correspondre à la manière de Joseph II Cellony (1730-1786), artiste provençal élève de Dandré-Bardon. La confrontation avec des feuilles signées pouvant faire référence renforça l’hypothèse d'une même main [fig. 3 et 4]. Ce rapprochement stylistique fut avantageusement conforté par les archives. En 1756 le sujet du Grand prix de l’Académie royale de peinture et sculpture avait été : Samson pris par les Philistins par la trahison de Dalila. Si, lors de cette compétition, le premier prix fut remporté par Jean-François Amand avec une toile documentée et connue, le second prix fut, quant à lui, décerné à Cellony avec un tableau resté non localisé jusqu’à ce jour. Au regard de ces informations corroborantes, je propose de voir dans le Samson de Nancy ce second prix et de rendre au jeune Joseph II Cellony la paternité de cette œuvre et de son élégant lavis préparatoire. Je remercie vivement Yohan Rimaud d’avoir confirmé avec enthousiasme mon intuition et de m’avoir signalé la feuille mise à l’encan à Düsseldorf déjà évoquée (feuille identifiée grâce à la sagacité de Nicolas Lesur).


[3] Joseph II Cellony, Le Départ du jeune Tobie, 41,3 x 27,8 cm, Vienne, Albertina, inv. 12649.

[4] Joseph II Cellony, La Mort de saint Joseph, 28 x 39,5 cm, vente Hargesheimer Kunstauktionen, Düsseldorf, 12 septembre 2020, lot n°1615 (présenté comme anonyme et identifié par Nicolas Lesur).


***


Avec un corpus graphique restreint et, faute de toiles attestées en nombre suffisant, il manquait un maillon pour faire le lien entre le dessinateur et le peintre. J’ai la faiblesse de penser que c’est l’un des attraits de cette esquisse qui permet de fournir un élément déterminant en faveur de la restitution du tableau de Nancy à son auteur. Ce rôle de catalyseur apporte à mes yeux un supplément indicible au dessin qui ne manque pas, par ailleurs, de qualités intrinsèques.


En effet, l’enchantement visuel de l'œuvre ne doit pas être négligé. La fougue de l’esquisse révèle des inventions, des fulgurances totalement estompées ou affadies dans la peinture. Citons parmi cette poétique graphique la nuée blanchâtre unifiant en tension les corps des deux amants dans un subtil dégradé. Le héros irradie de lumière et ce rayonnement se propage sur Dalila. Mais déjà le visage de cette dernière apparaît ombré par le baldaquin, comme pour matérialiser dans l’instantanéité de la scène d’arrestation le processus de déchirement amoureux qui s’accomplit. Évoquons encore l’admirable fantôme de la main gauche de Samson ébauchée par une simple nuance de gouache blanche, main sublimée dans son sens chimique (transformée d’un état solide en un état gazeux), métaphore édifiante de la disparition de la force du nazir. Avec une partialité et un aveuglement assumés, tout me semble plus fluide, plus spontané, plus spirituel dans le dessin. Il y a là dans la maîtrise du trait et du lavis, dans l’intelligence de la lumière une force évocatrice, une sensibilité qui me touche.


Sortie du purgatoire de l’anonymat, cette belle épure mise en volume par des lavis gouachés n’est assurément pas l’oeuvre d’un artiste de grand renom, mais elle reste mon « dessin de chevet » qui me suit depuis des décennies et, à n’en pas douter, continuera de m’apporter connaissances nouvelles et plaisirs visuels. Quoi de plus plaisant que cette alliance entre stimulation de l’esprit et délectation de l’âme ?


Patrick Lefebvre

(a) De l’an II au sacre de Napoléon, le Premier musée de Nancy, 2001, p. 181.

(b) Peintures françaises dans les collections allemandes XVIIe-XVIIIe siècles, 2005, n°95 , p. 225 et 388.

(c) L’art et la Manière dessins français du XVIIIe siècle des musées de Marseille, 2019, n°63 à 66, p. 186 à 193.

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